Michèle, maman de Jérémy, 27 ans

Tout a commencé par une dépression.

Quand on est parent avec un jeune étudiant qui subit la pression des études, des résultats, etc., on pense que cela va passer, cela fait partie de la vie, il faut faire des efforts, etc. C’était mon état d’esprit au départ. Mais au fil des mois je me suis rendu compte que cela n’allait pas : il avait une grande tristesse, un repli sur lui, une difficulté à communiquer avec nous. Une personne qui ne va pas doit assumer sa propre souffrance ainsi que le regard des autres. Il a refusé catégoriquement d’aller consulter le médecin, ou un spécialiste –psychiatre –qui peut soigner, comme le ferait un ORL, par exemple. Pour lui le psy était celui qui s’occupait des aliénés, des personnes en état de désespoir. Il faut changer le regard et les mentalités. N’importe qui peut à un moment de sa vie avoir besoin de s’isoler, de se ressourcer. Cela ne veut pas dire qu’on est anormal… Il est fréquent d’entendre parler des hôpitaux psychiatriques comme des maisons de fous. On en est encore restés là, on espère ne jamais être touché soi-même. C’est peut-être un moyen de se protéger. Aussi, les personnes concernées hésitent à en parler, de peur d’être incomprises ou stigmatisées.

La réaction courante face à une personne qui ne va pas bien est de penser qu’il suffit d’un peu de volonté, de ne pas se laisser aller pour que tout rentre dans l’ordre. Moi-même je forçais mon fils à se lever, j’insistais pour que l’on aille se promener, pensant que cela lui ferait du bien, lui changerait les idées. Mais avec le recul je me rends compte à quel point c’était une épreuve pour lui. Suite à cette dépression je l’ai envoyé voir le généraliste, qui lui a donné un traitement pour cadres surmenés, mais sans effet. Dans le cadre de ses études il est parti en Irlande faire un stage. Il était chez un éleveur de moutons dans une région très rurale et un peu isolée et cela a été pour lui une superbe expérience. Mais le décalage entre ce mode de vie et le retour à sa vie d’étudiant a été un choc. Le stress imposé par nos modes de vie lui devenait insupportable. Il s’interrogeait sur la possibilité d’exercer un métier exempt de stress, assurant une qualité de vie : agriculteur? enseignant ? Il était très triste mais pouvait compter sur le réconfort d’une petite amie très attentionnée qui le rassurait. Finalement il a repris sa deuxième année d’études.

Il a dû ensuite faire un nouveau stage, en Belgique, dans l’entreprise d’un cousin. Ce stage s’est mal passé et nous l’avons rapatrié avant la fin du stage. Il s’était mis la pression car le directeur de l’usine est notre cousin. Pourtant il avait largement les capacités de réussir ce stage ouvrier. Il ne voulait pas décevoir le directeur qui lui avait fait confiance et craignait que les employés se méfient de lui. Il était mal. Ils l’ont emmené voir un médecin en Belgique (il logeait chez le cousin), qui lui a conseillé de rentrer pour se reposer (son stage a quand même été validé). C’est là que j’ai consulté notre généraliste pour lui demander de nous conseiller un spécialiste. Mon fils y est allé grâce à lui. Cela s’est bien passé mais malgré tout il a plongé dans une dépression sévère : parfois il n’arrivait même plus à nous parler, il devait écrire ou dessiner. Un jour il m’a même demandé de l’accompagner dans la salle d’attente du spécialiste. La psy m’a demandé des informations sur l’enfant qu’il avait été –il était calme, plutôt introverti, mais sachant défendre ses idées avec conviction. Il a traversé une période noire. Il avait perdu tout plaisir et plus aucun sourire n’illuminait son visage, pas même le cadeau d’anniversaire dont il rêvait quelques mois plus tôt !

On voudrait que la médecine résolve le problème de façon immédiate comme par miracle J’ai appelé la psy –un samedi -: « Il ne va pas bien, ne veut plus se lever, je suis inquiète ». Elle a été rassurante : « Cela va reprendre avec le traitement. » Je me couchais le soir très angoissée de le voir souffrir et de rester impuissante, m’interrogeais sur l’efficacité du traitement, sur la conduite à tenir quant à la poursuite de ses études ? Est-ce que cette formation lui convenait ? Quelle pouvait être la cause du mal-être ? Je l’aidais à consulter son emploi du temps et à préparer son sac. Fallait-il qu’il aille en cours ? La psy m’avait dit « Si c’est trop dur je peux lui prescrire un arrêt». Quand il n’allait pas en cours, il culpabilisait. Finalement, il est allé voir la directrice des études, sa « marraine » à l’école. Elle m’a appelée, et a suggéré un aménagement : qu’il puisse faire sa troisième année en deux ans. Cela l’a beaucoup soulagé. Elle lui a dit :  « Ce n’est ni un échec, ni un redoublement pour toi, d’autres étudiants bénéficient de tel aménagements pour des raisons médicales ou sportives. » Il a réussi à finir son année cahin-caha.

Je pensais parfois qu’il faisait une crise d’adolescence à retardement. On ne savait toujours pas au bout de 3 ans ce que c’était vraiment, je pensais que je ne devais pas m’immiscer entre lui et la psy. Ensuite il a été beaucoup mieux, tout semblait être rentré dans l’ordre. Puis il a dû passer six mois en Espagne avec sa promo. Tout s’est très bien passé et a été une belle expérience ; il était en colocation avec d’autres étudiants. Nous sommes allés le voir, tout était très bien. A la rentrée suivante il y est reparti après une période de travail pendant l’été. Et là il a recommencé à ne pas aller bien. L’angoisse reprenait le dessus, il était fatigué, sans ses copains, isolé ; il devait faire des recherches, se trouver un tuteur. J’étais inquiète quand il est reparti. Je lui avais conseillé d’aller voir les médecins psy de l’université là-bas pour avoir le même traitement qu’ici. Cela n’allait quand même pas bien. Je lui avais dit de rentrer si cela n’allait pas bien. Il est très volontaire et a quand même validé ce stage universitaire. Il a été confronté à un stress important : gérer un stage universitaire à l’étranger, trouver à distance avec des entretiens sur Skype un stage en entreprise pour la suite et c’était difficile. Finalement, il trouvé un stage à Lyon, ce dont il était très heureux.

Il est rentré à la maison pour Noël. Il devait rendre le rapport du stage à l’étranger mais avait du mal à s’y mettre. Il avait subi beaucoup de stress accumulé, de la fatigue, la pression des études, se trouver un stage, se loger… Il en avait assez. Il passait des nuits à ne pas dormir. J’étais agacée par son comportement, son mémoire qu’il n’arrivait pas à finaliser, ses nuits blanches mais j’ai compris qu’il n’allait pas bien. Il n’avait plus vu sa psychiatre depuis son départ pour l’Espagne. Son père et moi avions décidé de l’emmener à Lyon pour l’aider à s’installer. Il était exécrable avec nous. Il a choisi un logement en Cité U et nous disait « non, vous ne touchez à rien ! » Alors on a fini par l’y laisser et rentrer. Les jours qui ont suivi, Il s’inquiétait beaucoup de ne pas être à la hauteur dans son travail. Nos communications téléphoniques me laissaient inquiète car je sentais qu’il n’était vraiment pas bien. Même les actes les plus élémentaires, tels que prendre le bus ou faire de la monnaie étaient devenus source d’angoisse. Et puis à un moment donné, nous sommes restés une semaine sans nouvelles, après une dispute au téléphone. Quelques jours plus tard, nous avons reçu un coup de fil du chef de service nous informant que notre fils avait été transféré aux urgences de l’hôpital psychiatrique.

Pendant plus d’une semaine il nous était interdit de le voir, mais nous restions en contact avec l’équipe médicale. Ils nous ont expliqué sa phase de manie –je ne savais pas ce que c’était. J’ai fini par appeler le psy là-bas pour demander si on pouvait le voir. Finalement on nous a accordé un rendez-vous : nous l’avons trouvé amaigri, il refusait catégoriquement tout traitement, il disait qu’on l’avait emprisonné. Je lui avais écrit avant, pour essayer de le persuader d’accepter le traitement. Du reste les médecins nous avaient refusé la permission d’aller au bar du parc à cause de son refus de se faire soigner. Ce qui m’a le plus choquée est le fait qu’il devait porter le pyjama de l’hôpital. Il dormait beaucoup, n’arrivait pas bien à marcher ; ses affaires étaient sous clé. Il était donc très agressif avec le psychiatre, il se disait en prison. Moi, quand j’ai vu l’enseigne « Hôpital Psychiatrique », à l’entrée, je ne comprenais pas ce que mon fils faisait là. Quand je rencontrais d’autres patients je croyais que c’était des soignants. Ils essayaient de me rassurer –c’est le monde à l’envers ! Ils me paraissaient bien. La psy a voulu nous recevoir seuls sans lui. Je trouvais cela burlesque. Mais elle voulait nous expliquer dans quel état il était arrivé, qu’il était violent au début. Ensuite elle l’a fait nous rejoindre. Nous l’avons persuadé d’accepter le traitement –en échange, il a pu récupérer la clé de l’armoire, venir prendre un pot au bar avec ses parents.

Quelques semaines plus tard, nous avions prévu une semaine de vacances là-bas que nous avons passés ensemble car le médecin a signé la fin de l’hospitalisation. Nous avons expliqué au directeur des études de son école la situation ; il nous a rassurés. Et mon fils avait pu rappeler l‘entreprise pour dire qu’il voulait reprendre son travail. La psy avait dit qu’il pourrait reprendre le stage. Cela lui a fait un bien fou. Il est rentré pour un petit séjour à la maison puis il est reparti à Lyon avec une prise en charge par le CMP pour organiser le suivi. Et là, tout est reparti en un temps record. Il a repris le contrôle de tout. Je croyais qu’il était guéri. Notre généraliste que j’avais informé de l’état de santé de Jeremy m’a dit « peut-être votre fils est-il bipolaire. » tout en émettant des réserves. J’avais déjà entendu parler de cette maladie, mais je ne la connaissais pas. Dans un premier temps, je suis allée chercher de l’information sur internet mais comme Jeremy a récupéré très vite et qu’il allait bien, pour moi, c’était réglé et je me suis vite empressée d’oublier l’éventualité d’une quelconque maladie.

Il a obtenu son diplôme, a multiplié les entretiens d’embauche, et a très vite obtenu un premier poste sur Reims. Je lui ai conseillé de continuer à voir un psy là-bas, et il a pris le premier qu’il a trouvé sur l’annuaire. Mais mon fils était déçu que ce psy ne prenne pas contact avec le spécialiste qui l’avait suivi à Metz. Pendant quelques mois tout a été bien et il a voulu arrêter son traitement : d’abord réduire la posologie, puis il a essayé d’arrêter le traitement, d’abord un jour sur deux. Mais cela n’allait plus : il avait repris des traitements mais ils n’étaient pas adaptés. J’ai été obligée d’aller à Reims en catastrophe et cela tombait avec une fête de famille, je l’ai gardé à la maison. Alors il a repris contact avec la psychiatre de Metz, qui lui convenait mieux. Le généraliste lui a prescrit un arrêt de travail. Ensuite il a repris le travail ainsi que le traitement que la psy de Metz lui avait prescrit. A présent tout va bien.

Il doit respecter ce traitement pendant deux ans. Mettre un nom sur la maladie soulage. Ce n’est donc pas par hasard si la conférence du 30 mars sur Van Gogh et les troubles bipolaires a particulièrement attiré mon attention. Quelle analyse est-ce que j’en fais ? Les troubles psychologiques sont très complexes, tout se passe dans la partie invisible, le cerveau. Les dysfonctionnements, l’intensité des troubles, les manifestations de la maladie sont différentes d’une personne à l’autre. D’où la nécessité de faire beaucoup d’information mais aussi de prévention pour éviter les rechutes car chaque rechute rend la maladie plus dure à éradiquer. La possibilité de mettre un nom sur la maladie soulage : « J’ai un traitement, je m’en fiche à présent. » Pour moi, quand il n’allait pas bien, en tant que proche j’avais du mal à accepter qu’il faille tout ce temps pour qu’il aille mieux même en consultant un spécialiste. La situation est complexe, difficile pour le psychiatre de poser un diagnostic et de trouver le bon traitement. Mon mari est moins calme. Il s’énervait contre notre fils. Il est moins investigateur. Avant le départ de Jeremy en Espagne, nous avons fait une thérapie familiale. Mon mari s’est prêté au jeu, mais il ne voyait pas en quoi un étranger, une personne extérieure à la famille, pourrait nous aider. Pour lui, c’était à nous de nous en sortir tout seuls. Dans un couple, on a du mal à comprendre pourquoi l’autre ne réagit pas de la même façon. Mais à présent, mon mari a compris que ce n’était pas la faute de Jeremy.  J’essaie toujours de remonter le fil de son enfance à la recherche de signes d’une certaine fragilité. Par exemple, il ne voulait pas aller en colonie, ou rester chez les grands-parents, ou au centre aéré. Son petit frère ne comprenait pas, pensait qu’il avait tout pour être heureux, lui en voulait de perturber l’équilibre familial et se de se montrer parfois agressif. Difficile de lui expliquer car moi-même j’ai mis du temps à comprendre, à réaliser que peut être il s’agissait d’une maladie. Je lui ai proposé de lire de la documentation sur le sujet mais je pense qu’il n’est pas encore prêt .Peut être y a-t-il aussi une part de rivalité ? Le frère aîné a monopolisé ses parents, leur a demandé beaucoup d’attention, et lui dans tout cela, on pense que tout est toujours facile pour lui ? Il est bien obligé de se prendre en charge, pourquoi son frère ne pourrait-il pas en faire autant ?

Parfois, j’étais inquiète en permanence. Par exemple, lors d’une promenade en forêt tous les deux, j’avais continué à marcher alors qu’il s’était arrêté pour observer quelque chose, lorsque je me suis retourné et que je ne l’ai plus vu, j’ai tout de suite paniqué. Encore aujourd’hui par exemple : s’il dort tard le matin, je m’inquiète et je suis tentée d’aller vérifier s’il respire encore ! Pourtant il est adulte, il faut le laisser vivre. Mais on a tendance à tout interpréter à travers le prisme des événements passés. Je reste toujours vigilante sur le traitement. La personne malade est avant tout une personne Il faut garder à l’esprit que la personne malade est avant tout une personne, pas un malade. On a tous des moments de tristesse, on traverse des hauts et des bas et ce n’est pas forcément pathologique. Ce sont des personnes comme tout le monde. Quand ils traversent des moments difficiles, c’est de bienveillance et d’attention qu’ils ont besoin et non de jugement hâtif négatif. Il faut faire preuve de patience et de tolérance. Ce n’est pas facile à vivre pour eux, ils souffrent. Bien sûr ce n’est pas si facile : on tente d’aider et on rencontre de l’agressivité mais il faut comprendre que c’est un moyen de se protéger quand ils n’arrivent plus à gérer leur propre souffrance et qu’ils culpabilisent de causer de l’inquiétude à leurs proches.

Il faut changer le regard du grand public. Ces personnes-là ont surtout besoin d’attention. Si on n’est pas informé, on ne les comprend pas, on ne les supporte plus, on est dans des situations conflictuelles. L’équilibre familial, professionnel, les relations amicales sont menacés. En présence d’un proche qui ne va pas bien, la meilleure aide qu’on puisse lui apporter si la situation perdure est d’arriver à lui faire consulter un psychiatre, au risque que ce soit pour rien. La personne concernée n’a plus la lucidité nécessaire pour prendre ce genre de décision. C’est pour cela que l’entourage est important. Il faut dé-diaboliser les mots qui commencent par « psy », par rapport à d’autres maladies. Aucun malade n’est coupable quelle que soit la pathologie dont il souffre, il a surtout besoin d’être pris en charge et soigné. S’adresser à un spécialiste permet de gagner un temps précieux. Malheureusement on est souvent dans le déni et l’ignorance. Tout est important dans ces moments-là : une parole peut faire très mal, ou au contraire faire un miracle. Quand tout va mal, on a toujours l’impression d’être seul et que tout est facile pour les autres. Pourtant quand on arrive à en parler, on réalise que n’importe qui peut être touché par la dépression, la maladie, le mal-être. Le psychiatre est l’interlocuteur idéal car il est en mesure de déterminer le caractère pathologique ou non et la conduite à tenir. Il faut lui faire confiance comme on le ferait en présence d’un spécialiste dans un autre domaine. Des solutions et des traitements existent et permettent un retour à la vie normale.

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